Edito

Le seuil et le monde

L’expérience transpersonnelle, d’un fait institué à une marge de la modernité

« Notre conscience de veille ordinaire n’est qu’un type de conscience parmi d’autres. » William James, 1902

Il est des moments où la frontière du moi vacille. Le sujet se sent débordé, ouvert, parfois aboli ; quelque chose de plus vaste que lui paraît le traverser. Nous rangeons aujourd’hui ces états sous des étiquettes prudentes : « états modifiés de conscience », « expériences spirituelles », et, lorsqu’ils inquiètent, « symptômes ». Nous les tenons pour rares, intimes, un peu suspects, affaire privée d’un individu et de sa chimie intérieure. Cette manière de les recevoir nous semble aller de soi. Elle est pourtant récente, et singulière.

Car pour la plus grande part de l’histoire humaine, et dans la majorité des sociétés que connaît l’ethnographie, le rapport à une réalité excédant le moi n’a été ni marginal ni privé. Il était institué : encadré par une initiation, un rite, un sacerdoce, une lignée, et doté d’une fonction reconnue. L’extase du chamane guérissait, conduisait les âmes, rétablissait un équilibre rompu. L’union du mystique couronnait une vie réglée. Le seuil franchi avait sa place dans l’ordre du réel. C’est ce contraste, et non quelque nostalgie, qui ouvre la question : comment une dimension jadis ordinaire est-elle devenue une marge ?

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