
Psychologie transpersonnelle
Dès ses commencements, le mouvement transpersonnel a été assimilé pour l’essentiel à la psychologie, au point que les deux termes en sont souvent venus à se confondre. Cette réduction tient à l’histoire du courant, né dans le sillage de la psychologie ; elle masque pourtant une ambition plus vaste, que dit déjà le mot lui-même. Forgé à partir du latin trans, qui signifie au-delà ou à travers, et de la notion de personne, c’est-à-dire du moi individuel et de ses contours, le terme « transpersonnel » désigne ce qui excède l’ego sans pour autant le nier : non pas l’impersonnel, mais ce qui passe par la personne et la dépasse.
Définir la psychologie transpersonnelle n’est pas pour autant chose aisée. Discipline de frontière, ouverte par vocation aux régions les plus incertaines de l’expérience humaine, elle a prêté tantôt à la récupération, tantôt à la confusion. On l’a rapprochée de la parapsychologie, dont elle ne partage en réalité ni les objets ni les méthodes ; on l’a plus souvent encore amalgamée au mouvement du Nouvel Âge, avec lequel elle entretient un malentendu tenace de voisinage. La confusion n’est pas fortuite : l’un et l’autre s’intéressent à des états inhabituels de conscience, et le langage de la spiritualité leur est commun. Mais là où le Nouvel Âge cède volontiers au syncrétisme et à la régression, la psychologie transpersonnelle, dans sa part la plus exigeante, se réclame de la rigueur clinique et de l’enquête méthodique. Ken Wilber a donné de cette équivoque la formule la plus nette en dénonçant ce qu’il nomme le sophisme « pré/trans » : la tendance à confondre ce qui précède l’ego, et relève de l’indifférenciation ou de la régression, avec ce qui le transcende au terme d’un véritable développement. Le prépersonnel et le transpersonnel se ressemblent en ceci qu’ils échappent l’un et l’autre à la raison ; ils s’opposent en tout le reste.
L’ampleur de ce flottement se mesure à un travail souvent cité. En 1992, Lajoie et Shapiro ont recensé pas moins de quarante définitions distinctes de la psychologie transpersonnelle, parues dans la littérature savante entre 1969 et 1991. Une telle profusion, sur un peu plus de vingt ans, témoigne autant de l’indétermination du champ que de sa vitalité : on ne se dispute ainsi que sur les notions vivantes. De cette diversité, les deux auteurs ont pourtant dégagé cinq motifs récurrents, comme autant de points fixes sous la variété des formulations.
Le premier est celui des états de conscience, et singulièrement de ces états dits modifiés ou non ordinaires que l’expérience mystique, la méditation ou certaines pratiques anciennes savent susciter. Le deuxième est la reconnaissance d’un potentiel supérieur de l’être humain, d’une réserve de croissance que les psychologies du manque et de la pathologie avaient laissée dans l’ombre. Le troisième est l’au-delà de l’ego : l’idée que le moi ordinaire ne constitue pas le dernier mot de l’identité, mais une étape susceptible d’être franchie. Le quatrième est la transcendance, entendue comme dépassement des limites habituelles du sujet, du temps et de l’espace vécus. Le cinquième, enfin, est le spirituel, non comme adhésion à une doctrine, mais comme dimension irréductible de l’expérience.
Ces registres dessinent moins une école de plus qu’une position singulière dans le champ. C’est le sens de la formule, due à Abraham Maslow, d’une « quatrième force » de la psychologie : non pas une doctrine rivale, mais une voie complémentaire et inclusive des précédentes. Après la psychanalyse, qui la première sonda les profondeurs de l’inconscient ; après le behaviorisme, qui voulut fonder l’étude de l’homme sur l’observation des conduites ; après la psychologie humaniste enfin, qui restitua au sujet sa liberté et son aspiration à s’accomplir, le transpersonnel entendait ajouter ce que les trois premières avaient négligé, mis entre parenthèses ou tenu pour suspect : la dimension spirituelle et l’expérience de la transcendance. Cette filiation, de William James à Maslow, en passant par Jung et par Assagioli, appartient à l’histoire du mouvement, qu’on ne refera pas ici ; elle renoue plus largement avec cette philosophia perennis qu’invoquaient les contemplatifs de toutes les traditions : l’intuition d’un fond commun à l’expérience spirituelle de l’humanité, par-delà la diversité des religions et des époques.
Telle est, au fond, la tâche que se donne la psychologie transpersonnelle : unifier les acquis des théories psychologiques avec deux ordres de savoir longtemps tenus pour étrangers l’un à l’autre. D’un côté, les diverses formes du mysticisme et de l’expérience intérieure, soit la conversion religieuse, les états de conscience modifiés, la transe et la méditation, dont les traditions contemplatives de l’Orient comme de l’Occident ont, des siècles durant, dressé la carte minutieuse. De l’autre, les découvertes les plus récentes des sciences : en physique d’abord, où certaines lectures de la théorie quantique et les modèles inspirés de l’hologramme, chez un David Bohm ou un Karl Pribram, ont paru rouvrir la question des rapports de la conscience et de la matière ; en neurophysiologie ensuite, à mesure que se précisait l’étude des assises cérébrales de l’expérience ; en épistémologie enfin, par la remise en cause des partages hérités entre l’observateur et l’observé, le sujet et son monde. C’est dans cet espace, entre la plus ancienne sagesse et la science la plus contemporaine, que la psychologie transpersonnelle a choisi de se tenir, au risque assumé de n’être tout à fait chez elle ni dans l’une ni dans l’autre.