Histoire du mouvement

Comment un mot apparu en marge des grands systèmes est-il devenu le nom d’une psychologie ? Avant d’être une école, le transpersonnel fut une intuition, longtemps souterraine, qui mit près d’un siècle à se reconnaître elle-même.

Aux sources d’un mot

Parmi les figures que la tradition reconnaît comme précurseurs du mouvement transpersonnel, on cite ordinairement William James, Otto Rank, Carl Gustav Jung, Roberto Assagioli et Abraham Maslow. Avant de désigner une école, le mot « transpersonnel » a mené une existence discrète et dispersée, affleurant ici ou là, chez des penseurs sans lien apparent, comme si l’idée précédait partout le terme destiné à la nommer.

C’est à William James que l’on attribue la plus ancienne occurrence connue du mot en langue anglaise. Le terme trans-personal, qu’il écrivait avec un trait d’union, apparaît en 1905 dans le syllabus d’un cours d’introduction à la philosophie qu’il donnait à l’Université Harvard. L’acception, il faut le dire, n’avait alors rien de ce qu’elle recouvre aujourd’hui : James cherchait à préciser un point technique, la notion d’« objectif », et nommait trans-personnel ce que deux consciences au moins peuvent percevoir en commun. L’anecdote vaut surtout par sa charge symbolique. Mais si James figure en tête de cette généalogie, ce n’est pas pour avoir forgé un mot presque par inadvertance. C’est pour avoir, dans The Varieties of Religious Experience (1902), pris au sérieux l’expérience mystique comme un fait psychologique digne d’étude, et pour avoir avancé une hypothèse audacieuse sur la nature de la conscience : le cerveau, suggérait-il, pourrait n’être pas le producteur de la pensée mais son truchement, à la manière d’un filtre laissant passer une conscience plus vaste qui lui préexisterait. Cette conception, opposée à la thèse matérialiste dominante, ouvrait un espace où l’esprit ne se réduit pas à la personne. Tout le programme transpersonnel y est déjà en germe.

Carl Gustav Jung, de son côté, emploie dès 1916 le terme allemand überpersönlich (le « supra-personnel ») pour qualifier cette part de l’inconscient qui excède l’histoire individuelle. C’est là l’une de ses intuitions maîtresses : sous l’inconscient personnel, fait de nos souvenirs refoulés, s’étendrait un inconscient collectif, fonds commun de l’humanité, peuplé de ces images primordiales qu’il nomme archétypes. Le centre de la psyché, pour Jung, n’est d’ailleurs pas le moi mais le Soi, instance qui englobe le conscient et l’inconscient et oriente le travail d’individuation. En déplaçant ainsi le centre de gravité de la vie psychique au-delà de l’ego, Jung offrait au futur transpersonnel l’un de ses socles théoriques les plus solides.

Un autre dissident de la première psychanalyse mérite ici sa place. Dans Le Traumatisme de la naissance (1924), Otto Rank avançait que la venue au monde, brutale rupture d’avec l’unité fœtale, constitue l’angoisse première, la matrice de toutes les séparations ultérieures. Freud en approuva d’abord le contenu avant de s’en éloigner, et l’ouvrage précipita la rupture entre les deux hommes. Cette hypothèse, longtemps tenue pour marginale, plaçait au premier plan l’influence de la vie prénatale sur l’évolution psychique. On verra qu’elle annonçait de près ce que Stanislav Grof rangerait, un demi-siècle plus tard, sous le nom de matrices périnatales.

En France, c’est dans la mouvance personnaliste que le mot resurgit. Emmanuel Mounier en fait usage dès 1947 et lui donne, dans Le Personnalisme, une formule qui résonne étrangement avec ce qui va suivre : « la personne est […] mouvement vers un transpersonnel ». Chez lui, le terme ne désigne pas un état modifié de conscience, mais l’horizon éthique et spirituel vers lequel la personne se dépasse, dans la communion et l’engagement.

Roberto Assagioli, enfin, fondateur de la psychosynthèse, fut sans doute le premier à acclimater explicitement le mot dans le champ psychologique. Là où Freud avait exploré les soubassements de la psyché, Assagioli postulait l’existence d’un supraconscient et d’un Soi transpersonnel, sources de l’intuition, de la création et de l’expérience spirituelle. Dès 1965, il notait que l’on venait d’introduire en psychologie le terme « transpersonnel » pour désigner ce que l’on appelait communément le spirituel. La chaîne était dès lors complète, de James à Maslow, à qui il revenait de lui donner sa forme définitive.

Maslow et le sixième besoin

C’est en effet à Abraham Maslow que l’on doit d’avoir fixé l’usage du mot et de lui avoir conféré une portée proprement scientifique. On connaît la pyramide par laquelle il avait hiérarchisé les motivations humaines. Il y distinguait d’abord cinq niveaux de besoins : les besoins physiologiques, les besoins de sécurité, les besoins d’appartenance et d’amour, les besoins d’estime de soi et le besoin de réalisation de soi.

Or, en étudiant non plus les malades mais des individus accomplis, Maslow remarqua chez eux la récurrence d’états singuliers qu’il appela expériences paroxystiques (peak-experiences) : moments brefs et intenses d’unité, de plénitude et de transcendance, où la frontière entre le sujet et le monde semble s’abolir. Ces expériences, qui ne trouvaient leur place dans aucun des cinq étages, le conduisirent à reconnaître l’existence d’un sixième registre, celui du dépassement de soi, qui rassemble toutes les manières dont l’être humain s’ouvre à plus grand que lui. Ces méta-besoins (meta-needs), selon le terme qu’il forgea, constituent à proprement parler l’étage transpersonnel de l’édifice.

On peut comprendre ce sixième niveau comme celui de la réalisation du Soi, et non plus seulement du soi. Discontinu par rapport aux précédents, il n’en prolonge pas la logique : il la rompt. Maslow y voyait un changement de nature plutôt que de degré, quelque chose comme un saut quantique de la conscience. Vers la fin de sa vie, il distinguera d’ailleurs des états plus paisibles et durables, qu’il nommera expériences de plateau, comme si la pointe vertigineuse de l’extase pouvait se muer en une sérénité habitée.

Maslow tenait au reste la psychologie humaniste, dont il était l’une des grandes voix, pour une étape transitoire, préparatoire d’une psychologie transpersonnelle et « transhumaine », « centrée dans le cosmos plus que dans les besoins et les intérêts de l’homme ». Il pressentait ainsi une quatrième force, appelée à venir après la psychanalyse, le behaviorisme et le courant humaniste lui-même.

Grof et la cartographie de l’inconscient

Dans un tout autre registre, et presque au même moment, un jeune psychiatre tchèque entreprenait une exploration qui allait renouveler en profondeur la question. Dès 1956, à l’Institut de recherches psychiatriques de Prague, puis aux États-Unis, Stanislav Grof se consacre à l’étude des états modifiés de conscience, d’abord par le recours au LSD dans un cadre thérapeutique, puis par d’autres voies. De ce travail patient, mené sur des milliers de séances, se dégage une cartographie de la psyché en quatre niveaux.

Le premier, celui des expériences abstraites ou esthétiques, se manifeste par des jeux de couleurs irréelles, des éclats lumineux, des formes kaléidoscopiques. Grof n’y voit que des effets du décodage sensoriel, une sorte de vestibule avant l’exploration véritable.

Vient ensuite le niveau psychodynamique, où remontent des souvenirs biographiques précis, parfois littéralement revécus, depuis l’enfance jusqu’aux scènes les plus enfouies. Grof observa que ces souvenirs ne surgissent pas isolément, mais s’organisent en grappes affectives, autour d’un thème ou d’une émotion communs, qu’il nomma systèmes d’expérience condensée (systèmes COEX) : autant de partitions selon lesquelles se rejoue notre histoire.

Plus profondes encore, les expériences périnatales touchent au souvenir de la naissance même. Grof les rassemble sous le nom de matrices périnatales et fait d’elles le cœur de sa thérapeutique : guérir, pour lui, c’est dénouer les ancrages les plus archaïques qui entravent le flux vital, et il n’est d’autre voie, pour cela, que de revivre sa propre venue au monde. On retrouve ici, vérifiée sur le divan, l’intuition d’Otto Rank. L’épreuve, dit Grof, révèle une vérité vertigineuse : quoi qu’il accomplisse, l’homme devra un jour quitter ce monde dépossédé de tout ce qu’il y aura amassé, de tout ce à quoi il s’était tant attaché. Le commencement de la vie ressemble à sa fin ; naître et mourir se répondent. C’est, au fond, une expérience de renaissance.

Au-delà s’ouvrent enfin les expériences transpersonnelles, dans lesquelles la conscience paraît franchir les limites ordinaires de l’ego, du temps et de l’espace. Grof en distingue deux grands ordres. Le premier se déploie à l’intérieur du cadre de la réalité objective. Il comprend les expansions temporelles de la conscience (expériences embryonnaires, ancestrales, d’incarnation, de clairvoyance ou de clairaudience), les expansions spatiales (sorties hors du corps, identification au règne animal ou végétal, conscience de groupe, conscience planétaire) et, à l’inverse, les contractions spatiales, qui descendent jusqu’à la conscience de l’organe, du tissu, de la cellule. Le second ordre excède ce cadre : on y trouve les expériences de type spirite, les rencontres avec des entités, le surgissement d’archétypes et de séquences mythologiques, l’intelligence intuitive des symboles, l’éveil de la kundalini, la conscience de l’esprit universel.

Lorsque, au tournant des années 1970, l’usage thérapeutique des psychédéliques fut partout proscrit, Grof ne renonça pas à explorer ces territoires. Avec son épouse Christina, il mit au point la respiration holotropique, méthode dépouillée de toute substance qui, par une respiration accélérée soutenue par la musique, conduit aux mêmes états profonds. Le mot qu’il forgea en dit l’intention : holotropique, du grec holos (la totalité) et trepein (se tourner vers), désigne ce qui se tourne vers le tout. Toute son œuvre tient dans cette direction.

La naissance d’un mouvement

Les éléments d’un champ nouveau étaient désormais réunis. Entre 1967 et 1968, au cours d’échanges restés fameux, Maslow, Anthony Sutich et Stanislav Grof s’accordèrent sur le nom à donner à cette quatrième force de la psychologie. Ce serait le transpersonnel, suivant une proposition que l’on attribue à Grof. En 1969 paraît le premier numéro du Journal of Transpersonal Psychology, fondé par Sutich avec le soutien de Maslow et le concours de Grof. Trois ans plus tard, en 1972, naît l’Association for Transpersonal Psychology, autour du même noyau : Sutich, Maslow et Grof, mais aussi James Fadiman, Miles Vich et Sonya Margulies. Le mouvement prenait corps dans la Californie effervescente de l’époque, à proximité d’Esalen et du courant dit du potentiel humain, dans le sillage d’une psychologie humaniste et existentielle que des figures comme Carl Rogers et Viktor Frankl avaient contribué à faire lever.

Une postérité en tension

La décennie suivante vit le champ s’organiser et s’étendre. En 1978, Grof fonda l’International Transpersonal Association, vouée à la recherche et aux échanges à l’échelle mondiale. De nouveaux penseurs en élargirent l’horizon : Charles T. Tart, par ses travaux sur les états de conscience ; Ken Wilber, dont l’ambitieux « spectre de la conscience » entreprit d’articuler psychologies occidentales et sagesses orientales en un système intégral ; Frances Vaughan et Roger Walsh encore, parmi bien d’autres. En quelques années, le transpersonnel s’était doté de revues, d’associations, d’instituts de formation et d’une littérature abondante.

Il ne saurait pour autant dissimuler les tensions qui le traversent. En intégrant ouvertement la dimension spirituelle de l’humain, la psychologie transpersonnelle s’est exposée à une critique persistante touchant sa rigueur scientifique, et demeure, dans bien des pays, aux marges de l’université. Cette situation n’est pas un simple accident : elle tient à l’ambition même de la discipline, qui prétend tenir ensemble l’exigence de la méthode et l’ouverture à des expériences que le paradigme matérialiste peine à reconnaître. C’est dans cette tension, féconde autant qu’inconfortable, que le transpersonnel a choisi de demeurer, et c’est elle qu’il revient à chaque génération de penser à nouveaux frais.